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À vive
allure
On pourrait dire de Céline
Gignac qu’elle peint des fleurs. Toutefois, ça ne serait pas lui rendre
justice : son œuvre présente d’abord et avant tout une recherche de
couleurs, de textures et de transparence qui nous fait vite oublier toute
allusion au sujet. À bien regarder, on ne voit plus les fleurs, mais une
force, une vivacité et un mouvement qui nous transportent en nous-mêmes.
Ce qu’elle parvient à communiquer avec sa peinture se situe justement dans
l’imaginaire du spectateur, en cela qu’une des grandes qualités de son œuvre
se trouve dans son pouvoir d’évocation qui va bien au-delà de
l’imagerie du tableau.
Originaire de
Trois-Rivières, Céline Gignac fait ses études en arts visuels en Belgique et
à l’Université du Québec à Trois-Rivières avant de se fixer sur la
Côte-Nord, où elle participe à plusieurs expositions avec « une œuvre
dépouillée au style abstrait à la limite d’une figuration imaginaire ». Elle
commence également à enseigner, pour l’Université du Québec à Chicoutimi,
dans le cadre de certificats en art et artisanat donnés à Port-Cartier,
Sept-Îles et Baie-Comeau. Vers la fin des années 80, elle choisit de relever
de nouveaux défis et quitte la Côte nord pour la région métropolitaine.
Une fois installée à
Montréal, elle travaille un temps en galerie, puis à des événements du
milieu artistique avant d’œuvrer pour des organismes communautaires. Depuis
quelques années, elle est revenue à sa pratique artistique régulière.
La technique qu’elle utilise
vise plutôt à utiliser sa créativité qu’à poser un geste délibéré. « C’est
très stimulant de développer la créativité. D’un côté, on peut apprécier une
performance habile qui deviendra un bon tableau figuratif dans la mesure où
l’émotion y passera; à l’autre extrême, mais exactement de la même manière,
on peut apprécier une toile expressive abstraite dans la mesure où ça se
tiendra. Une bonne toile, c’est avant tout une organisation esthétique, peu
importe si l’on choisit le point de vue unique ou multiple, peu importe si
l’on référencie la forme ou non. »
Parce que Céline Gignac ne
fait pas vraiment des fleurs : « Je ne cherche pas à faire des fleurs. Je
fais des formes. Les fleurs sont un prétexte. Ce ne sont pas de vraies
fleurs, non plus ». Il s’agit davantage d’un mouvement, d’un geste
rond, d’un travail sur la couleur, sur les textures. D’ailleurs, dans ses
œuvres plus récentes, les fleurs tendent à disparaître de plus en plus : le
centre explose et il ne reste plus que le mouvement, la couleur.
Et puis elle fait de plus en
plus grand : en même temps que la fleur disparaît, les toiles prennent de
l’expansion, un peu comme si, maintenant libérées du sujet, les formes
voulaient s’étendre en dehors du cadre. Étrangement, c’est un retour à
l’abstraction qu’effectue Céline Gignac : « jeune artiste je faisais dans
l’abstrait, et là j’y reviens. »
« Dans un premier temps,
j’étale de la couleur et ça brasse beaucoup, c’est très ample, comme geste.
Ensuite, je prends du recul et j’analyse : quelles sont mes lignes de force,
points de force, majeurs, mineurs; donc, toutes les références aux lois qui
soutiennent la structure et la composition de la toile en évolution ?
Ensuite, j’essaie de bâtir à partir de ça. J’y reviens, toujours dans un
mouvement ample. Je ne fais jamais de petites touches : ce sont toujours de
grands mouvements. »
Comme tous les artistes qui
se respectent, Céline Gignac a une solide démarche qui procède de l’analyse
et d’une connaissance approfondie des notions de l’art. Mais il est
important de laisser de côté la part analytique et la réflexion lorsqu’il
est temps de peindre : « Quand je peins, je suis dans la liberté totale, je
ne suis pas dans l’analyse : je sais prendre tantôt le regard de l’analyste
qui tente de voir comment structurer son œuvre et faire les choix qui
s’imposent, tantôt revenir m’imprégner et me laisser aller complètement à
une expérience spontanée pour laquelle il ne faut pas du tout réfléchir. Ce
sont deux mondes en alternance qu’il faut très certainement éviter de vivre
en même temps. En définitive, tout ce qui restera sur la toile relève du
choix de l’artiste. »
Comme beaucoup d’artistes
avant elle, Céline Gignac a compris que l’émotion véhicule quelque chose
au-delà du sujet. C’est ce qui permet au spectateur de se faire sa
propre interprétation, justement parce qu’il est interpellé par l’émotion,
qu’il comprend à sa façon, plutôt que par le sujet du tableau. C’est en cela
que l’œuvre de Céline Gignac est véritablement une œuvre ouverte,
pour reprendre la notion d’Umberto Eco, pour qui l’artiste véritable est
capable de favoriser plusieurs lectures possibles de son œuvre chez le
spectateur. « Dès qu’on enlève le centre de la fleur, le spectateur la voit
disparaître. Son interprétation est alors libérée du sujet. »
Participant à des
expositions solo et collectives, que ce soit en Montérégie ou en Europe et
aux États-Unis, Céline Gignac continue de suivre une double carrière de
peintre et de maître d’atelier. Son approche est en constante évolution.
Quelle direction prendra-t-elle ? « Je ne choisis pas mon art, c’est mon art
qui me choisit. Je me laisse guider par la création et je ne pourrais dire
avec exactitude où ça me mènera. Je sais simplement que je serai un
chercheur toute ma vie. »
Artiste dynamique comme il
s’en fait peu, Céline Gignac navigue sur les eaux agitées de la création
avec une assurance peu commune. Peu importe la direction qu’elle prendra, je
suis certain qu’elle ira à vive allure !
Extrait d'un article
d'André Chapleau, Communiqu'Art, Juillet 2008
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